Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

12/01/2013

Chapitre 02: Une journée mortelle

"La tragédie de la mort est en ceci qu'elle transforme la vie en destin", André Malraux.

0.jpgPartant de Sausalito, une route qui longeait l'océan avant d'arriver au Golden Gate, il y avait le "National Recreation Area".

Dieu sait s'il la connaissait cette route pour l'avoir empruntée de multiples fois. C'était presque du pilotage automatique pour sa voiture MG rouge.

Arrivé au Golden Gate, comme souvent, il se retrouva dans un brouillard épais.

"Tiens, le prix de passage avait encore une fois changé depuis son dernier passage. Plus de six dollars. Cela devient cher", se dit-il presque instinctivement en passant devant le locket du péage.

Le paysage était fantomatique. Rien n'apparaissait en entier. Pas de jambes ou pas de tête. Le pont qui semblait suspendu dans les airs.

La pointe de la pyramide du bâtiment "TransAmerica Pyramid", où il avait la société qui l'employait avait son antenne administrative, semblait se pendre dans l'espace, attachée à des fils de mystérieux marionnettiste avec une force surhumaine. L'île d'Alcatraz, il la savait à sa gauche, dans la baie, mais elle était totalement invisible.

Le "Golden Gate" avait été repeint à l’occasion de son 75ème anniversaire qui devait être fêté bientôt. Pour Bob, c’était la plus belle porte d’or qu'il connaissait. Souvent, il l’avait empruntée lors de joggings, très sportif dans sa jeunesse, du temps où il allait à l'USF, l'Université aux valeurs jésuites de San Francisco. Que de fois, avait-il fait le marathon... 

Au milieu du pont, les yeux fermés, il s’arrêtait, alors, pour sentir le vent, à soixante mètres au dessus des flots avec les nuages qui semblaient donner du mouvement à bord d'un vaisseau fantôme. Une impression de liberté, à nul autre pareil, s'éveillait alors en lui. Irréalité qui disparaissait en voyant, des ouvriers qui s’affairaient au dessus de lui. Rien qu’à les voir suspendus dans le vide, pris de vertige, il ressentait des fourmis entre les jambes.

Sans ce vertige, il aurait aimé être à leur place et peindre pour  fusionner les couleurs ocres. Il planifiait de peindre tout cela, un jour, au pinceau sur une toile. Un rêve de retraité, probablement.

Cette fois, l’ocre du pont et la ville blanche tranchaient en couleurs pastelles avec le capot de sa MG d'un rouge saturé. Comme on ne voyait pas à dix mètres, il traversa le pont, plus doucement. Le buste du constructeur du pont, Joseph Strauss, arriva, à sa gauche, sérieux, mystérieux, figé dans son costume trois pièce de métal. Parfois, la Baie transparaissait au travers des nuages, lentement dissipée par couches successives quand le soleil se prêtait au jeu de cache-cache. Des reflets étranges s'ajoutaient alors à cet ensemble qui se reconstituait de proche en proche à la poursuite du vent.

Aujourd'hui, assagi, cela faisait seulement quelques mois, qu'il n'y était plus passé et l'enthousiasme de revoir la ville, lui reprenait.0.jpg

Il s’engouffra dans la ville. Une nouvelle éclaircie laissait entrevoir et ce furent le Presidio, le Fisherman's Warf, le Pier 39 sur le port qui avaient été le cadre de tellement de films, qui revivaient en pleine activité.

Tout de suite, les collines avec des pentes raides obligeaient à changer de vitesse de la voiture. La Lombard Street, en lacets, étroite, en allées et retours successifs, tellement célèbre, il ne l'emprunta pas. Cette rue, même si elle restait dans toutes les mémoires des automobilistes de passage et sur les photos des touristes, l'emprunter aurait été un détour.

San Francisco, Cisco, comme on l'appelait, il l'aimait. Il n'y était pas né, mais il y avait passé plusieurs années dans sa jeunesse. C'était toujours une ville où le piéton a droit de cité où les voitures se réservaient uniquement les grandes artères du centre de Down Town. Une ville de creux et de bosses, avec des noms de "Valleys" et de "Hills" entrecoupés de "sunsets". Une ville qui aurait pu ressembler à une ville d'Europe s'il n'y avait pas eu les "cable cars" comme moyens de transport commun. L'un d'entre eux lui boucha la route pour la remontée à partir du port. Son arrivée, on aurait presque pu la ressentir par le tremblement du sol. Deux autres attendaient leur tour et faisaient le plein de touristes avant de franchir la remontée vers le centre de la ville.  

Il y avait aussi des charrettes couvertes avec chacune, un cheval qui attendaient les touristes. En chapeau boule et jaquette noir, ces promeneurs de touristes avaient fière allure. Ici, pas de petits trains pour faire la visite de la ville comme dans tellement d'autres plus planes. Les déclivités l'empêcheraient très vite. Tellement de films d'actions avaient pris l'habitude de montrer les voitures qui à grande vitesse, plonger sans plus toucher le sol, dans une descente. Les problèmes pour suivre une vitesse continue énervaient les embrayages des voitures. 

0.jpgPlus loin encore, Downtown. Castro, le quartier où l'on rencontrait le plus d'homos. La monotonie pour les habituels travailleurs qui ne prenaient plus le temps de regarder autour d'eux, trop pressés de regagner le boulot. China Town, à droite, précédée d'une porte en forme de pagode, ornée d’enseignes lumineuses avec une odeur du hot dog, mêlée à un plats chinois, qui flattait les narines. Un autre monde qui rencontrait l'Amérique. Un pianiste de rue avait entamé un morceau de jazz sur le trottoir et exerçait sonpouvoir d’attraction sur quelques touristes en créant un attroupement. Il avait remarqué que plus de porches de gratte-ciel étaient squattés par des sans-abris pendant la nuit. Ce n'était pas récent. Mais, ce n'était plus seulement des clochards.  

Broadway était endormi, à cette heure. Elle se réveillerait à la nuit tombée, avec ses vices cachés, classés par catégories, du "soft" au "hard". 

Union Square avec ses maisons repeintes à intervalles réguliers avait fait place à de hautes tours, chacune avec leur nom propre. Dans les hauteurs, les maisons victoriennes en bois de séquoia, colorées de bleu et de blanc, les "Painted Ladies", il adorait. Mary avait voulu sortir de la ville, sinon, il aurait cherché à y habiter. De la haut, un panorama à ne pas rater pour tout photographe en quête de contrastes, par temps clair. Des maisons de style d'un autre temps, en avant plan et les gratte-ciel en toile de fond.0.jpg

Mais, Mary avait raison. Il n'y avait pas photo, Sausalito avait un avantage indéniable sur la ville avec ses airs méditerranéens, ses palmiers et ses maisons qui n'avaient qu'un ou deux étages maximum. La compétition avec le centre ville ne faisait pas le poids.

L’excitation de ce matin s'était dissipée pour faire place à la lenteur des embouteillages.
« Embouteillage » voilà le mot qu'il avait appris à connaître à contre-sens.
A ce rythme, cela lui donnait encore dix minutes encore dans la vue avant d'arriver au parking de sa société à l'étage -2 des visiteurs.
Embouteillage pour monter jusqu'à l'étage de la société. Malgré les dix-huit ascenseurs, il attendit son tour avant que l'un d'entre eux se décide à reprendre la remontée. Il était déjà chargé par les étages inférieurs et remontait ses 48 étages.
0.jpgArrivée au 2ème étage. L'enseigne « Pharmastore » apparu.
-Tiens, voilà, Bob, fit la réceptionniste de derrière son bureau.
Tout le monde l'appelait Bob, même si son prénom de Robert apparaissait sur ses papiers officiels et sur son passeport.
Cela faisait déjà bien longtemps qu'il n'était pas venu passer quelques heures aux bureaux. Sandy avait aussi usé ses jupes à cette même place. Il n'y avait plus beaucoup de personnel, à avoir un bureau personnel. Un business centre avec des places à réserver quelques jours à l'avance, remplaçait les bureaux réservés aux employés sédentaires. La coiffure de la standardiste avait changé et il avait eu de la peine à la reconnaître.

-Bonjour, Sandy, cela fait un certain temps, en effet. Cela te va bien les cheveux blonds. C'est Marcovitch qui m'a fait demander. Convoqué sans me donner les raisons. Est-ce qu'il y a d'autres personnes dans la salle de réunion? Est-il là ?


-Oui. Il est là. Non, pas d'autres personnes convoquées dans la matinée. Si tu veux, je l'appelle pour voir s'il est disponible pour te recevoir. Tu sais, ces derniers temps, il est fort occupé. C'est la première fois que tu me vois en blonde?

-Oui, Sandy, et je répète, cela se marie très bien avec tes yeux. Ok, vas-y, appelle-le.

Bob, en entendant les mots de "fort occupé", se demandait "à quoi?". Que faisait un chef du personnel de ses journées? Il s'en souvenait parfaitement du temps du prédécesseur de Marcovitch qui arpentait souvent les couloirs de la société. On l'avait appelé "radio corridor".

Sandy pris le téléphone intérieur et appela le poste du manager HR. Bob ne prit pas le temps d'écouter, trop pris à regarder autour de lui. Il se déplaçait dans la pièce pour se familiariser à le décor qui avait changé depuis sa dernière visite.
Sandy reprit la parole.

-Bob, il t'attend. Tu ne sais peut-être plus, c'est au fond du couloir, après le business centre, avant dernière porte à gauche.

-Merci, Sandy. Je n'ai pas à prendre l'escalier de service, ni l'ascensseur, c'est déjà ça. 

Il entendit à peine la réponse de Sandy alors qu'il était déjà dans le long couloir. 
Là, une porte de couloir avec une plaque qui annonçait "Bureau de l'administration de Pharmastore".

Les laboratoires de préparation des médicaments se trouvaient sur la côte est des États-Unis.

La porte franchie, il commença à lire les étiquettes qui se trouvaient à la gauche de chaque porte. "John Marrovitch", sur l'une d'elle. Arrivé.

Il frappa.

-Entrez, répondit une voix forte presque grave au travers de la porte.
Bob entra avec le sourire aux lèvres et la main tendue.

-Assied-toi. Bob. Nous ne sommes jamais rencontrés, non? Comment vont les affaires ?

-Pas trop mal. Tu as raison, c'est notre première rencontre. J'ai planifié de visiter quelques nouveaux clients dans la région, cet après-midi, mais comme tu me demandais de passer, et que le bureau était sur ma route..., dit Bob.

Bob mentait. Le secteur de ces "nouveaux clients" étaient à l'opposé. Il était seulement intrigué et cela expliquait son changement de programme.

-Bien. Content pour toi. Et l'équipe, elle suit ta fougue ? Je te sers un café ? Du lait, du sucre?

-Bien sûr. Merci, un complet. J'ai eu Phil, hier, au bout du fil. Il m'a envoyé son rapport de visites et tout semble aller pour le mieux, mais nous sommes encore au milieu de l'année, fit-il. 

Après de longues minutes, Marcovitch revint et finit par lui tendre le café de retour de la machine à café, installée dans une autre pièce.  John reprit le fil de la conversation interrompue. Trop fort, peut-être, le café avait un arrière-goût amère que le sucre ne parvenait pas à dissiper. Il n'eut pas le temps d'analyser la situation. Marcovitch avait repris la conversation.

-Si je t'ai appelé, c'est que nous sommes obligés de restructurer quelques départements.
« Restructurer », le mot à la mode, en période de crise, celui qui tinte à l'oreille comme sonne le glas. Pris de cours, même si les joues de Bob devenaient, insensiblement, plus rosacées, il ne répondit pas.

John repris la conversation.

-Tu connais le problème. Les affaires en Europe ne vont pas trop bien. La Corporation a déjà dû restructurer là-bas, mais elle nous demande d'éliminer quelques personnes du service de l'administration.

Bob sentait le piège se dresser à plein nez. Service de l'administration? C4 en Europe. La vente en faisait-elle parie? Vu son âge, il devait être sur une liste noire quelque part. Peut-être des membres de son équipe? Pris de court, Bob, attentiste, ne parvenait toujours pas à ouvrir la bouche et John enchaîna.

- Tu es déjà quelques années dans la boîte. Tu n'es pas encore trop vieux. Il a fallu choisir. Tu coûtes relativement cher. Alors, vois-tu, nous devons nous mettre en règle avec la Corp et ton nom a été cité par le conseil d'administration.

La Bob sauta presque de sa chaise et faillit en tomber.

-Putain, tu veux me virer, quoi ? Mes quotas annuels n'ont pas été assez concluants? On me vire alors que tout marche dans mon groupe?, fit Bob éclatant de rage.

-Bob, je sais. Ne te fâches pas. Nous n'y sommes pour rien. Ne te mets pas en furie. J'ai contesté cette décision, c'est le conseil d'administration qui....

Bob connaissait bien ce laïus "ce n'est pas moi, ce sont les autres" et pris la parole à débit accéléré.

-Laisse-moi une seconde que je reprenne mes esprits. Je connais la musique. Ce n'est pas à un vieux singe qu'il faut apprendre à faire des grimaces. Et mes années de services, je suppose que cela ne compte pas pour des prunes ?

-Non, ne t'inquiète pas. Tu peux descendre à l'étage du dessous, ils ont tout calculer et tu vas voir qu'il y aura une prime supplémentaire qui t'es destinée. Petite, vu les circonstances mais cela pourra te donner plus de chance par la suite pour retrouver du boulot. Dès que tu auras signé, on t'enverra un mandat bancaire.

Bob, furieux, ne pouvait plus entendre la suite. Il fit ni une ni deux, sortit en claquant la porte, laissant Marcovitch, presque surpris, par sa réaction.

Il se dirigea vers l'étage du dessous. Un sourire sur le visage de John était sur ses lèvres. Peut-être, rien à voir avec du sarcasme d'ailleurs, mais Bob ne put le voir, il était déjà sorti.

-Salut Bob. Ça va? fit la petite blonde dont le bruit de la porte et la force avec laquelle Bob l'avait poussé, se rendait compte qu'un drame s'était passé.

-Je crois, oui. Mais, j'ai connu des jours meilleurs", répondit-il sans donner plus de détail à la première venue.

"Ah la vache. Il m'a viré.", pensait-il, sans prononcer les mots en s'éloignant. Il ne voulait pas la mettre au parfum. Ce genre d'information arrive tout seul et reste en vase clos.

Bob n'écoutait pas et continua sur sa lancée en ruminant en interne.

"Juste quand j'avais des clients à visiter. Ils m'entendront lors de ma visite. En une minute, une carrière, une vie, tout est expédié. Plus de vingt ans dans cette foutue boîte avec une rentabilité exemplaire. Tout est foutu en l'air. Je suppose que je vais pouvoir vider mon casier avant qu'un gentil soldat du feu ou de la sécurité ne dise gentiment, « Désolé, M'sieur, mais on m'a demandé de vous faire partir ».

Un rapide calcul. Vingt un ans de services, cela devait faire vingt une semaines de fixes. Plus la prime habituelle pour ceux qui ont réalisé leur quota l'année dernière. Une participation aux bénéfices. Juste assez pour pouvoir voir venir pendant quelques temps. Quelques bonnes années devant toi avec ton expérience. Hein, Bob.".

C'est vrai que cela faisait quelques billets de mille dollars bien mérités.

Bob, redescendu, lâcha avec un rire cacochyme et une bouche ricanante, en marmonnant à Lizbeth.

-Tu sais pourquoi je viens? Je suppose.Tu me fais mon compte, comme à la caisse du super-marché, grande surface et je pars. S'il te plaît, retire-moi une petite avance sur la somme avant de verser le reste sur mon compte. Où dois-je signer?

Il continuait de maugréer, à voix haute, n'y tenant plus.

Au rancart, comment est-ce que je vais pouvoir me reconstruire un avenir prometteur du même type? Ils sont cons ou incompétents pour regarder ce qui se passe à l'extérieur. Trouver un nouveau job, à mon âge ? Ils connaissent tellement de firmes pharmaceutiques par ici ? Laisse tomber les marques de regrets et de sympathie. J'ai pas l'habitude de gerber et de pleurnicher.

Tout fut réglé en moins d'une demi-heure.
La blondinette, Lizbeth, n'ajouta rien et s’exécuta sans commentaire. Elle n'eut pas la chance de le voir partir. Elle avait compris le problème pour l'avoir connu de multiples fois dans le département HR. Rester muette en dehors des questions-réponses de son interlocuteur et exécuter les ordres étaient ses seuls soucis, non responsable et encore moins, coupable.

Il ne prit même pas l'ascenseur de peur de rencontrer d'autres personnes, d'autres collègues devenus des "ex" auxquels il aurait fallu répéter les mêmes paroles pour expliquer son état de fureur. Cinq étages à descendre à pied lui permettraient de réfléchir en décomptant les marches.

Le garage, la voiture et retour à l'expéditeur. Mais que diable était-il venu faire dans cette galère de grand matin ? Il aurait mieux fait de continuer ses visites chez les clients et aller voir Marcovitch, bien plus tard, dans un mois. Il aurait gagné du temps, un mois et de l'argent en plus.

Back home, sweet home. Au diable, la boîte.

Au volant de la MG, il ne parvenait pas à effacer les minutes qu'il avait passées dans le bureau de Marcovitch. Le passé revenait par bribes saccadées. Il avait manqué touché un des murs du garage. La rage ne partirait qu'après beaucoup de temps et ce n'était pas encore le moment.

Lui n'avait pas voulu gravir les échelons de la hiérarchie comme on lui avait proposé. Il avait voulu garder sa liberté et ne pas avoir à aller toujours au même bureau à longueur d'année. Cela lui avait desservi. Loin des yeux, loin du coeur. Cela lui apprendra.

L'image de sa femme lui revenait, aussi, à l'esprit avec des épisodes plus que chauds.

Arriviste, elle, était tout le contraire de lui. Prête à tout pour obtenir quelques billets de plus ou une barrette plus éclatante à accrocher sur l'épaule dans l'escalade de la hiérarchie.

Il se rappelait même qu'elle lui avait dit dans un moment de colère.

-Tu es un raté. Tu ne veux pas t'investir et grimper dans la hiérarchie alors que tes collègues le font. Homme de terrain, mon oeil... Même pas un écran devant les yeux pour suivre l'actualité de ton entreprise. Cela ne t'intéresse pas. Monsieur est au-dessus de ces considérations matérialistes. Un homme de terrain s'efface de lui même sans effusion de sang. Vivre sa vie, ton objectif, mais quelle vie?

Encore, une fois, Bob n'avait rien ajouté à cette tirade dont il connaissait que trop bien, toutes les vicissitudes. Ce qui l'énervait, c'est qu'avec le recul, elle devait avoir raison. Ses parents n'avaient pas le même niveau de vie que ceux de Mary. Ils s'étaient sacrifiés pour l'éducation de Bob.

Aujourd'hui, les parents de Bob étaient décédés depuis une dizaine d'années. Il les revoit encore dans leur petit magasin de quincaillerie à l'enseigne "Where hard is nice", situé dans le quartier Castro. Son père, avec ses bretelles pour retenir le pantalon et la fine cravate de cuir avec une broche qui représentait l'université où il n'avait mis les pieds que pour voir son fils lors des remises de diplômes. Elle, à la caisse, souvent assise, affairée, attentive. Le magasin avait été vendu plusieurs années avant leur disparition, transformé en disquaire. Il se rappelait des années 80 pendant lesquelles, le sida décimait beaucoup de jeunes amis à l'époque.

Son épouse, Mary, il l'avait connue lors d'un déplacement. Elle était la fille d'un médecin de renom à Oakland. Plus jeune que Bob de huit ans. Entre eux, cela avait été le coup de foudre immédiat. Il s'étaient mariés à Las Vegas à l'insu de tous, rien que pour suivre une envie de faire autrement que les autres. De Bob, elle avait aimé son indépendance, , son teint hâlé, buriné par le soleil de cette époque, sa réserve d'histoires drôles qui la faisait rire et qu'il avait rassemblé en mémoire.

Pour Bob, c'était la coquetterie de Mary, sa finesse d'esprit, le fait qu'elle aimait ce qu'il racontait et aussi, comme de normal, son regard malicieux et ce qu'elle faisait pour lui faire comprendre qu'elle l'aimait.

Après cela, tout avait été très vite. Dès le mois suivant, les beaux-parents de chaque côtés avaient admis cet état d'esprit moderne dans deux familles américaines plutôt puritaines typiquement américaine. Chacun avait trouvé que le couple était presque parfait physiquement et moralement et cela avait effacé les doutes.  

"Avec un tel ensemble intégré, on ne peut y faire longtemps opposition", se disaient les parents et beaux-parents. Le voyage de noce avait eu lieu en Californie du sud. La Sierra de Guadalupe à dos de mule. Une véritable aventure qui les avaient enthousiasmés. Pendant quelques années, Mary et Bob avaient repris l'album de photos avec toujours des rires, qui suivaient le traditionnel "tu te souviens de...". Puis l'album n'avait plus quitté le tiroir où il était garé et les années étaient passées avec l'amour des habitudes et les douceurs qui s'effritent. 

Vendeur dans l'âme, il pouvait vendre n'importe quoi.  Plus rigolard que rebelle, aimé par son entourage, Bob avait gagné son diplôme universitaire. Ses blagues n'étaient pas réservées uniquement à Mary. Prospects ou clients avaient reçu une rasade bien ficelée de blagues de sa part. L'humour créait des liens, par delà les objections et les hésitations. Des liens amicaux se créaient qui en affaires se terminaient par des contrats.

Mais à la fin, le couple se durcissait dans ses différences dans leurs conceptions de la vie. L'amour se détruit à force de citations répétées et d'options choisies.

-Tu m'emmerdes, Mary. A bas la routine. je n'ai pas un cerveau sur mesure pour me plier à tous tes sacrifices, avait-il, un jour, répondu en claquant la porte.

A bord de son bolide rouge, le volant d'une main, il se posa la question de savoir pourquoi il avait été pointé comme un gars à éliminer. Son passé commercial commença à le poursuivre. Qu'est-ce qui avait merdé ? Quelques affaires revenaient en mémoire en séquence. Il y avait bien ce contrat qui avait foiré et n'avait pas été considéré comme rentable pour la boîte. Il n'était tout de même pas responsable et si oui, pas le seul, des suites de cette affaire, se disait Bob.

Pendant son survol de retour sur la route, tout cela défilait dans sa tête, dans un désordre indescriptible. Survol parce qu'insensiblement, il allait plus vite que d'habitude, en pressant le champignon.

Il avait dépassé le Golden Gate s'en même s'en apercevoir. C'est lui qui se trouvait dans un nuage ouatiné avec le paysage. Les deux bandes de roulages étaient plus dégagées au retour qu'à l'aller, ce qui lui permettait encore plus de vitesse. La route sinueuse ne lui fut pas plus un ralentisseur. Depuis le matin, la brume avait rendu la route humide. Avec la pluie, encore, plus glissante.

Dans un élan de colère, il dépassa un camion et la double ligne blanche centrale. Perdu dans ses pensées, jurant entre des moments de colère, il fit ce qu'il n'aurait jamais osé entreprendre en temps normal.

Un camion arrivait droit sur lui. Il n’eut pas le temps de voir des appels de phares très puissants en sens inverse. Ils l’aveuglaient en plus. Une sorte de corne de brume lui tombait dans l’oreille, en même temps et lui glaça le sang d'effroi dans les dernières secondes.

Dans un réflexe instinctif, un coup de volant puissant pour éviter la collision et se rabattre sur la droite. En le faisant, il toucha le truck qu'il dépassait et qui ne sentit même pas le choc. Il perdit le contrôle.

L'embardée devenait inévitable, incontrôlable. La MG tourna sur elle-même, rebondit, fit un tonneau, avant de se lancer vers le bas-côté. Les coups commencèrent à se suivre en rythme accéléré et faisait penser Bob aux autos tamponneuses de la foire. Le dernier réflexe, pour une éventuelle chance quand la voiture s’élança vers le ravin, se protéger la tête et les yeux avec les bras. Un rocher avant le parapet. Puis, il ne sut pourquoi, il déboucla la ceinture de sécurité, ouvrit la portière et sauta avant le grand plongeon dans le ravin. Tout cela avait duré l'espace de quelques secondes. Ensuite, ce fut le vide, l’espace d’une dernière seconde, juste avant la chute. Bob roula en parallèle dans l'herbe en rebondissant pendant un temps qui paraissait des heures.  Au fond du ravin d'une vingtaine de mètres de profondeur, un bruit  de ferrailles, de tôles froissées, lui parvint. Une lumière et une explosion. Il fut retenu par le tronc d'un arbre.

Bob se rendit compte qu'il n'avait plus que quelques secondes à vivre. Puis, ce fut le voile noir complet. Bob sentait qu’il allait mourir.

Peut-être l'était-il déjà.


09:55 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Les commentaires sont fermés.